Overblog
Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

FIGB recrute




Recherche

15 novembre 2016 2 15 /11 /novembre /2016 15:25

Cher blog, 
aujourd'hui, je suis bien rentré chez moi. Il fait sombre et froid, je suis tout seul, il n'y a pas de cerf qui passe dans le jardin, ni de potée qui m'attend dans la cuisine, ni de chemin enneigé qui ne demande qu'à être dévalé sur les fesses en luge-pelle. Au moins, mon pantalon est sec et ça ne sent pas la naphtaline.

Mais je m'ennuie.

En plus, ma cousine qui m'avait dit qu'elle rentrait de Madagascar aujourd'hui s'est trompée de jour, en fait elle n'arrive que demain, du coup j'ai traîné pour rien sur le site des Aéroports de Paris pour voir si son avion était bien arrivé. 

Alors je m'ennuie encore plus. Et je ne trouve pas le dernier Jane the Virgin qui devait être sorti hier soir, ça me tue.

Bref, tout ça pour dire, j'ai du temps devant moi du coup, je vais vous narrer un épisode affreux de ma vie, qui m'est arrivé dimanche soir, et le pire, c'est que je dois ce moment de détresse à quelqu'un à qui je faisais entièrement confiance :  ma cousine. Une autre, pas celle de Madagascar, une de Lyon.

Parce que quand je suis rentré de la montagne, (oui parce que j'étais à la montagne le week-end dernier, c'était peut-être pas clair en fait) laissant derrière moi la potée, les cerfs qui passent dans le jardin, la neige et les pantalons mouillés, j'ai fait une escale à Lyon, et ma cousine, dans sa grande bonté, a bien voulu me prêter son appartement pour que j'y passe la nuit (pendant qu'elle dormait chez un homme) (non que j'y voie quelque chose de répréhensible, c'est juste pour situer la situation : j'étais chez elle, elle était pas là).

Et donc, armé de la clé de son appartement, je m'y rends, accompagné de mon petit frère et d'une amie enrhumée, à qui mon bon coeur me pousse à donner un mouchoir de mon paquet de mouchoirs déjà bien entamé.
Que n'avais-je fait là.

Car, une fois seul dans l'appartement, après avoir dit merci au revoir c'est bon allez-y maintenant je vous mets pas dehors mais j'ai besoin de mon intimité à mon frère et à la voleuse de mouchoirs, je me suis rendu aux cabinets pour y relâcher la bête qui grattait à la porte depuis un moment.

Et là, à l'instant où, le caleçon aux chevilles, je m'apprête à faire mon offrande à Jacob et Delafon, c'est le drame : pas de papier toilette dans les cabinets. 

Bon, ce n'est pas bien grave, elle doit le ranger dans la salle de bain. Je contracte mon sphincter, je remonte ma culotte, et je vais fouiller la salle de bains : des centaines de chaussures, quelques affaires de toilette, une machine à laver, mais de rouleau salvateur, nulle trace. Contrairement à dans mon slip, très bientôt. 
Qu'à cela ne tienne, j'ai la fesse sensible, mais je saurai me contenter d'un morceau de sopalin ou de serviette de table en papier. Je me rends donc, à petits pas rapides, dans la cuisine, j'ouvre d'un geste sec les placards : rien. Des assiettes, des verres, des couverts, rien qui ne puisse servir à mes besoins. Pas même de lingette désinfectantes sous l'évier. Rien.
Peut-être a-t-elle des mouchoirs dans sa chambre, au cas où elle s'enrhumerait la nuit ? Je fonce dans la chambre, je regarde sur la table de chevet, il n'y a rien non plus, j'arrache les tiroirs, pas mieux. 

Je ne tiens plus. 
L'illumination me frappe soudain, je fonce vers la salle du trône, j'empoigne au passage mon manteau qui gît sur une chaise, et dans un mouvement d'une grâce olympique (demi-tour-volte-dégrafé-de-pantalon-tirage-de-calbute-accroupissement) je me pose et ouvre les vannes. Plouf.

Et je fouille les poches de mon manteau, dans lesquelles il m'était subitement revenu que j'avais un paquet de deux mouchoirs (et je me suis maudit d'en avoir cédé un sur le chemin), ainsi que, miracle, une petite bande de PQ que j'avais fauché par précaution aux toilettes publiques de la station de ski deux jours avant, au départ d'une rando-luge qui n'aura finalement pas été scatogène mais on n'est jamais trop prudent.

Ce fut juste suffisant.

Et j'avais encore mal au bidon. Et il était minuit passé, donc pas question d'aller faire des courses.

Et là, deuxième miracle, ou était-ce de la prémonition de ma part ? Ou juste une conséquence salutaire de la procrastination qui m'avait fait oublier de vider mon sac à dos à mon retour du Sénégal il y a six mois ? Il me restait une plaquette d'Imodium. Qui m'a permis de tenir la nuit et la matinée suivante, jusqu'à ce que j'arrive chez moi et me précipite dans mes toilettes favorites pour m'y vautrer dans la félicité orgiaque que procure le papier toilette triple épaisseur. 

Aujourd'hui, je peux faire caca sans même y penser.
Mais je m'ennuie quand même.

5 novembre 2016 6 05 /11 /novembre /2016 20:42

Eeeet voilà. J'en suis arrivé à ce stade de désespoir où je me retrouve seul, sur mon canapé, un samedi soir, sans savoir quoi regarder ni que faire à manger, et que la seule alternative à m'enfoncer la tête sous un tas de coussins est de faire une note de blog. Halala, si c'est pas malheureux. Moi qui avais presque oublié que j'avais un blog, alors qu'il faisait la fierté de mes parents et tout. Que je pouvais y parler de couilles de mouton et de trucs. J'ai cherché ce que j'avais fait d'autres que des notes sur des couilles de mouton, et rien ne m'est revenu sinon le caca. C'est bien triste.

 

Tout ça pour dire, je viens tenir ma promesse à Radegonde, qui réclame que je mette par écrit mes recettes secrètes de soupe, car une fois de plus, on est en hiver, et je me fais de la soupe, qui donne l'impression de faire la cuisine alors qu'en fait, c'est juste de l'épluchage et du foutage dans une cocotte puis bvvvvv un coup de girafe et hop.

 

Mais comme je ne peux pas m'en tenir là pour une note de blog, vu que ma ligné éditoriale est « dis n'importe quoi, mais fais-le en au moins une page, que le lecteur en ait pour son argent, même s'il paye pas et que ce truc ne te rapporte rien », je vais détailler, en ce jour, la recette éternelle de la bissara, ou de quelque chose qui ressemble vaguement à la bissara, qui était la soupe de mon enfance marocaine. (en fait, c'était la harira, la soupe de mon enfance marocaine, mais c'est vachement plus compliqué à faire, alors je l'achète en sachets au rayon halal de mon Casino).

 

Ordoncques, j'annonce : LA BISSARA (ou un truc du genre)

 

Qu'est-ce donc, me demanderez-vous, ignorants lecteurs de souche, que la bissara ? Eh bien, en gros, c'est une soupe de fèves. Avec du cumin. Un truc qui te tient au corps genre bienbien, que tu peux utiliser pour réparer les trous dans le mur si d'aventure tu aurais un trou dans ton mur (pas un trop gros trou, parce que là, c'est une recette pour trois-quatre personnes, ce qui fait un trou d'une brique. Une grosse brique.

 

Que vous faut-il, pour cette bissara ? Comme je suis honnête, je vais vous signaler ici que je n'ai pas fait la bissara aux fèves (houuuu !), parce que mon Casino du coin ne vendait pas de fèves, mais aux pois cassés. C'est pas plus mauvais. En fait, c'est peut-être même un peu moins amer ; ça doit dépendre des fèves.

 

Prenez donc un sachet de pois cassés. Ça doit faire dans les 500g. Il me semble.

Prenez aussi un nognon. Un gros nognon.

Pis si comme moi vous avez une carotte qui traîne dans le bac à légumes, prenez-la aussi, ça n'a jamais tué personne (pas dans une bissara, en tout cas) et ça évite de la laisser dépérir avec un paquet de mâche périmée pour seule compagnie.

Prenez aussi encore de l'ail rose des Causses du Pays de Maubeuge, genre trois gousses, parce que l'ail, c'est bon.

Pis n'oubliez pas d'avoir du cumin en poudre à profusion et à proximité, parce que c'est l'ingrédient essentiel.

 

Voici maintenant la marche à suivre une fois que les ingrédients sont réunis, épluchés (sauf les pois cassés et le cumin) et disposés harmonieusement sur le plan de travail :

 

- Coupez le nognon avec un grand couteau, celui que vous utilisez pour égorger les petits enfants qui s'égarent dans votre coin de forêt. Idéalement, coupez-le en lamelles, mais en fait, c'est comme vous voulez, laissez parler votre fantaisie, mais quand même, en morceaux approximativement pas trop gros.

 

- Coupez la carotte en petits dés, de préférence avec le même grand couteau, ça fera moins de vaisselle.

 

- Foutez le nognon dans une cocotte avec de l'huile d'olive vierge (ou du moins pas mariée) (haha). Laissez-le revenir jusqu'à ce qu'il ait pris une belle teinte de nognon bien revenu.

 

- Balancez dans la cocotte les pois cassés, la carotte en dés, et ajoutez en douce l'ail en gousse (c'est pour la rime. Vous pouvez l'ajouter aussi peu discrètement que vous voulez, en fait.

 

- Ajoutez un bon litre d'eau, au moins. Un grand litre. Parce que moi, avec un litre, c'était presque plus de la purée que de la soupe, mais bon, c'est un peu censé être comme ça quand même.

 

- Avec une grande cuillère en bois, animez le contenu de la cocotte d'un mouvement de rotation antihoraire. Regardez comme c'est beau, ces pois qui tourbillonnent avec les petits morceaux de carottes ! On dirait du Picasso, s'il avait eu une période « soupe en rotation antihoraire ».

 

- Ajoutez aussi du sel et une bonne quantité de cumin.

 

- Laissez cuire à la cocotte pendant une bonne demi-heure, le temps de voir un épisode de The Good Place, par exemple (ça devient vachement bien au bout de quelques épisodes, surtout quand Trevor débarque).

 

- La demi-heure écoulée, prenez un instant de réflexion pour méditer sur votre jeunesse qui s'est enfuie encore un peu plus, puis empoignez votre girafe (ou mixer plongeant, on m'a déjà reproché l'usage du terme girafe en me disant « Wolaut' hé, il fait genre il connaît des mots »), et mixez avec ardeur le contenu de la cocotte. Ça devrait faire une espèce de pâte verte assez peu ragoûtante, à la consistance de ciment frais, et à la bonne odeur de cumin. Si ça ne sent pas assez le cumin, rajoutez du cumin. En fait, rajoutez du cumin. Il n'y a jamais assez de cumin.

 

Servez dans des bols. Si vous êtes d'humeur artistique, vous pouvez ajouter une feuille de coriandre ou de persil pour la déco, ça fait tout de suite plat de luxe. Vous pouvez aussi vous amuser à ajouter un peu de jus de citron, ça fait une réaction chimique amusante, et c'est pas mauvais.

 

Il ne vous reste plus qu'à déguster. Vous verrez, c'est bon.

Ça devrait ressembler à ça, mais dans un bol.

(photo honteusement piquée sur http://gainthekitchen.canalblog.com pour faire plaisir à tous ceux qui ne supportent pas des recettes sans photo)

3 octobre 2016 1 03 /10 /octobre /2016 11:42

La Muse est une maîtresse capricieuse. Elle peut vous abandonner comme une vieille chaussette des mois durant, vous laissant moisir sous le lit, au milieu des moutons qui s'accumulent, puis revenir vous planter un gros bécot à 6h43 du matin, alors que vous êtes assis sur les cabinets en train d'essayer de vous souvenir de ce rêve où vous bousillez l'escalier de la cave qu'était pas vraiment une cave, en fait, mais c'était pas très clair et pourquoi il était en bois, d'abord, cet escalier, hein ?

Et là, le caleçon aux chevilles, que pouvez-vous faire d'autre que vous saisir de votre téléphone pour noter fébrilement les mots qu'elle vous sussurre à l'oreille, en maudissant la saisie automatique, avant de vous recoucher pour quelques heures de repos bien mérité ?

Et puis vous vous relevez en constatant qu'elle est repartie, la garce, et que vous n'êtes même plus capable de vous souvenir du titre du poème qu'elle vous avait chuchoté alors que vous sombriez dans les limbes tièdes qui règnent sous la couette, encore moins de pondre une note de blog décente qui fasse oublier les mois passés depuis la dernière mise à jour.

Tant pis. Voilà donc mon Poème de six heures quarante, qui permettra au moins de faire disparaître la publicité de ce blog pour quelques jours.

Il est six heures quarante

Embrumé, je me lève et réponds

À l'appel de la vessie

Flipilipilipili

Mon pipi chante

Contre la porcelaine

Prôôôôt

L'écho d'un prout

Fait trembler la cuvette

Ploup ploup

Deux petites crottes

Plongent dans les flots bleus

Elles coulent et puis, coquines,

Remontent à la surface

Pour me faire un clin d'œil.

Et moi,

L'âme emplie de regrets,

Je tire la chasse.

Glou

Glou

Glou.

26 février 2016 5 26 /02 /février /2016 13:05

Francísz Barbapúsz

28 rue V**** C******

94*** A*****

06 ** ** ** **

francisz.barbapusz@gmail.com

 

 

A******, le **/02/2016

 

 

Objet : Offre d'emploi pour le CDD de ma vie

Référence : bliblup blobloup

 

 

Madame, monsieur,

 

c'est le coeur empli d'une joie indicible et battant comme les tam-tams des cannibales dans les profondeurs inscrutables des forêts de Nouvelle-Guinée que j'ai pris, bien tard il est vrai, connaissance de votre offre de CDD.

Croyez-vous en la destinée ? Car votre annonce est tombée dans ma boîte mail comme un cheveu d'ange dans la soupe aux vermicelles sans vermicelles qu'est ma vie. Je ne vous le cacherai pas, madame, monsieur, j'étais, jusqu'ici, dans une bien triste posture : je vis seul, dans la grande maison vide et poussiéreuse où habitaient mes parents, avec Noix de Coco, la peluche léopard qui m'accompagne fidèlement depuis mes six ans. Il y a quelques semaines encore, Mademoiselle Trotte-Menu, la petite souris qui grattait sous mon lit, me tenait également compagnie, mais, dans un moment de cruauté qui ne me ressemble pas et que j'impute au manque de sommeil, j'ai mis une tapette sous mon sommier, avec un petit bout de tome de Savoie. J'aime à croire que sa fin fut rapide (et heureuse, c'était une excellente tome de Savoie de Monoprix qui m'avait coûté un bras), mais je n'en ai pas moins des remords, car il faut se rendre à l'évidence : Mademoiselle Trotte-Menu avait confiance en moi, et j'ai trahi sa confiance. Mais, grâce à elle, j'ai grandi, et j'ai appris : je ne trahirai pas la vôtre. Ensemble, nous pouvons changer ma vie, en combler le vide, tout en comblant vos attentes.

 

Car j'en suis sûr, madame, monsieur, je suis l'homme qu'il vous faut. Les compétences que vous demandez, je les ai. Ça, pour les avoir, je les ai. Maîtrise de l'anglais, bim, boum, je suis traducteur à mes heures perdues, j'ai trois livres anglophones de traduits à mon actif, deux ouvrages pornographiques, et un sataniste. Capacité à travailler en équipe, pif, pouf, je n'ai jamais supprimé un seul des mes deux cent contacts facebook, c'est dire si j'ai la diplomatie qu'il faut pour travailler en équipe. Prise d'initiative ? Bon, je vais pas vous mentir, de ce côté-là, c'est moyen. Mais je vous ai contacté sans que l'on m'y force, non ? N'est-ce pas là la preuve que je sais prendre sur moi quand il le faut ? Et pour ce qui est du reste, ça va. Faites-moi confiance. Je ne vous mentirais pas là-dessus.

 

Et l'expérience. Ne me lancez pas sur l'expérience. J'en ai des paquets, d'expérience, des paquets, que dis-je, des tombereaux ! Mon existence est un charnier d'expériences qui ne demandent qu'à être rappelées à la vie par les missions que demandent le poste. Elles sont toutes sur mon CV, à l'exception de ce stage avec un de vos collègues dont j'ai un peu honte, mais il faut dire qu'on n'était pas partis du bon pied : je pensais être là pour le café et les photocopies, et j'ai dû faire de la déco et de la recherche sérieuse. Je mets ça sur le dos d'une communication bancale, due sans doute à son accent québécois auquel je ne parvenais pas à me faire, j'étais jeune et ignorant. Vous n'êtes pas québécois, dites-moi ?

 

Enfin, je cause, je cause, je ne voudrais pas vous donner l'impression que mes bavardages risquent de poser un souci au bon déroulement de mon travail : en face à face, s'il n'y a pas de sangria sur la table, j'ai tendance à ne causer à personne, et ainsi à ne causer de distraction à personne. Ne craignez rien, mon attention sera entièrement consacrée à mon écran d'ordinateur.

 

Je suis à votre disposition où vous voulez, quand vous voulez, pour un entretien. N'oubliez pas la sangria.

 

Bien cordialement,

 

 

Francísz Barbapúsz

10 janvier 2016 7 10 /01 /janvier /2016 18:53

Je suis vieux. Je ne dis pas ça pour me faire plaindre, ni pour attirer les jeunes filles émoustillées par l'odeur du vieux mâle, mais bien pour en venir au sujet qui m'intéresse ici, à savoir la jeunesse d'aujourd'hui, et comment on a bien pu en arriver là.

Je suis vieux, et donc, cela fait bien longtemps que je n'avais pas acheté de céréales du petit-déjeuner, puisque les adultes boivent du thé dans lequel ils peuvent tremper leurs Prince de Lu©. Cependant, bien que vieux, je n'en ai pas moins une famille, avec laquelle je suis bien forcé de passer Noël si je veux des cadeaux. J'ai donc passé Noël avec mon papa et ma maman et ma grande sœur et ma petite sœur et son jumeau, qui est donc mon frère, sans compter mon beau-frère et mon neveu, plus encore quelques autres. Qui se sont retrouvés à la maison.

Et donc, ces autres personnes étant à la maison et prenant des petits-déjeuners, il fallait bien qu'il y ait à la maison les ingrédients de leurs petits-déjeuners respectifs. Non, aucun ne mange de céréales, puisqu'ils sont encore plus vieux que moi, à l'exception notable de ma petite sœur, de son jumeau, qui est donc mon frère, et de mon neveu, qui en est encore au biberon.

Mais ils buvaient du lait. Du moins mon vieux papa en prenait, dans son café. On a beau lui dire « fais attention à ton cholestérol », pensez-vous qu'il va nous écouter ? Il est encore plus vieux que moi. C'est dire s'il est têtu.

Toujours est-il qu'en fin de compte, Noël, comme cela arrive chaque année, est arrivé et reparti, mes vieux parents ont fait de même, et je me suis retrouvé avec deux litres de lait dont je ne savais que faire. J'ai donc décidé, comme l'aurait fait n'importe quel être intelligent, d'acheter des céréales afin de pouvoir consommer ce lait avant qu'il ne périme.

J'ai pris mon petit cabas, ma liste de courses (des poireaux, des carottes, des patates, du shampooing anti-pelliculaire et des céréales), et je me suis rendu au supermarché d'à côté, où j'ai pris mes poireaux, mes patates et mes carottes (pour la soupe du soir), mon shampooing anti-pelliculaire (pour ce qu'il me reste de cheveux pelliculeux) et je suis allé, pour la première fois depuis des années, au rayon Céréales du petit-déjeuner.

Où j'ai pris des Chocapic. Je préfère les Frosties, mais je les manges tout secs, ce qui serait allé complètement à l'encontre de mon objectif d'origine, qui était de finir le lait qui traîne dans mes placards. J'aurais pu prendre des Corn-Flakes, bien sûr, mais c'est dégueulasse et les Chocapic, me disais-je vaguement, sauraient me faire retrouver la magie de mon enfance, quand j'allais regarder les dessins animés d'Aladin le dimanche matin vers six heures en mangeant des Chocapic.

Et donc, je suis rentré chez moi avec mes poireaux, mes patates, mes carottes, mon shampooing anti-pelliculaire et mon paquet de Chocapic. Que j'ai ouvert ce matin, pour prendre un bon bol d'énergie chocolatée avant de me mettre à traduire des bandes dessinées pornographiques et un ouvrage satanique, mon travail actuel.

Et là, en ouvrant le paquet, que vis-je ? Je vous le donne en mille : un petit sachet contenant un embout de crayon Chewbacca. J'aurais pu m'en douter, vu que c'était écrit sur la boîte, mais comme je suis vieux, je n'ai pas choisi mes céréales en fonction du cadeau (j'ai juste fait bien attention à ne pas prendre des Chocapic avec moitié de chocolat blanc, ou fourrés au chocolat, juste des Chocapic basiques, des petits bouts de carton au chocolat). Un petit sachet posé directement sur le gros sachet de céréales.

De mon temps, qui n'est tout de même pas si lointain, le jouet des céréales, il fallait le mériter. Il se cachait tout au fond de la boîte de céréales. Touuuuut au fond. Et il vous fallait manger touuut le paquet. Ça pouvait prendre des JOURS. C'était instructif. Ça donnait une leçon de vie : tout vient à point à qui sait attendre.

Ou si on ne savait pas attendre, il fallait mettre au point toute une manœuvre clandestine (sinon, on se faisait taper sur les doigts) pour vider le paquet dans la passoire à nouilles, choper le jouet, et remettre toutes les céréales à grandes poignées dans le paquet, sans en foutre plein à côté. Ça demandait un minimum de réflexion et de coordination musculaire.

Mais aujourd'hui, ce jouet, trônant au dessus du paquet, je vous le dis, ça m'a fait mal au coeur. C'est ça la leçon qu'on veut donner à nos enfants ? Plus besoin de travail, de patience, tu veux un jouet, tiens, prends-le, il est là ?

Pas étonnant qu'on ait une génération de feignasses à qui il faut toujours que tout leur tombe tout cuit dans la bouche. D'abord un embout à crayon Chewbacca, ensuite un iphone.

Merci Kellogg's.

Il leur faudrait une bonne guerre, tiens.

19 janvier 2015 1 19 /01 /janvier /2015 20:42

Fut un temps, j'écrivais comme un cheval fougueux. Mon clavier était une verte et souple prairie sur laquelle galopaient les sabots de mes doigts, tagadap, tagadap.

Hélas, ce temps est bien révolu. Est-ce l'âge ? La décennie nouvelle m'aurait-elle irrémédiablement rongé la cervelle de ses petites dents aiguës ? Il y a quelques mois encore, j'avais des idées. Parfois. De temps en temps. Une phrase, au moins. Qui en entraînait une autre, parfois. Je me levais la nuit, m'extrayais de mes draps collants pour tapoter fiévreusement trois mots sur mon écran.

Puis je les contemplais. Bon sang, qu'ils étaient beaux. Des mots comme « les sabots de mes doigts, tagadap ». Les larmes m'en montaient aux yeux. Le talent était là, sur mon ordinateur, il irradiait ma chambre d'une lueur glauque et transperçait mon âme, et je poussais un soupir, long et lourd, chargé du bonheur de me savoir bon. Ha. HA. J'allais faire quelque chose de ma vie. De mes mots. C'était sûr. Je refermais mon écran sur mes trois lignes de génie, et j'allais me recoucher sans sauvegarder.

Cette époque bénie est bien loin, maintenant. Mon clavier n'est plus une verte et souple prairie, c'est une route mal pavée, et j'écris dessus comme une trotinette aux pneux crevés. Pfff.

Pourtant, il y a peu, j'avais encore de l'espoir. J'avais prévu de prendre une résolution, pour 2015. J'allais écrire une super note de blog au moins tous les mois. Une note qui allait faire plus que repousser d'une main tremblotante le spectre de la publicité imposée aux lecteurs égarés. Une note qui repousserait d'un poing d'airain les frontières de la littérature blogosphérique, qui imposerait à l'internet l'évidence qu'une génération nouvelle était là pour prendre le pouvoir et reléguer aux placards du ringard tous ces tâcherons bien coiffés qui sourient au-dessus de flaques fumantes de vomi dans les couloirs du métro.

Finalement, non. Je passe des journées mornes, devant mes deux écrans au boulot, devant mon seul écran à la maison, je corrige des articles, j'envoie des mails, je fais réchauffer des raviolis, et je discute avec des gens, dont certains me disent « ha ben c'est dommage que t'écrives plus rien, c'était bien quand t'écrivais des trucs », à quoi je ne peux qu'acquiescer, répondre par un petit mot bien tourné et plein d'autodérision, avant de m'effondrer, en sanglots, sur mon clavier. La morve me coule dans la barbe tandis que je tente de reprendre ma respiration entre deux spasmes qui me déchirent la poitrine.

Halala. Je vais réussir à me faire pleurer, tiens.

Bref. Si c'est pas malheureux, tout ça, je sais pas ce que c'est. Mais bon, peut-être qu'un jour, ça reviendra. Mais je préfère me dire que non. Que c'est fini. Pour toujours. À jamais. Que j'ai raté ma chance. Que je suis sur la pente descendante. Qu'elle est verglacée et que je porte mes vieilles chaussures de rando, celles avec les lacets cassés et les semelles toutes lisses. Vous ne voyez sans doute pas de quoi je parle mais elles tiennent pas du tout sur les pentes descendantes, du coup ça renforce la métaphore. Elles sont un peu marrons, pour vous donner une idée.

Et donc voilà voilà. Je préfère être pessimiste, comme ça, quand tout ira mieux, je serai vachement plus content. Et maintenant, je vais me couper une tranche de saucisson.

Ha, et bonne année, au fait.

13 novembre 2014 4 13 /11 /novembre /2014 20:42

C'était l'été. Le ciel parisien était d'un beau bleu, que Gilles aurait sans honte qualifié de bleu ciel, les pigeons se mouvaient de leur démarche d'automates déréglés entre les chaises de la terrasse où il était assis, à la recherche de miettes de croissants qu'il se refusait résolument à leur accorder, le livre qu'il lisait en buvant son café était plutôt chouette, en bref, tout allait bien. Si un passant lui avait demandé « ça va la vie ? », il aurait répondu sans mentir « ouais, plutôt pas mal ».

 

Gilles avait préparé cette réponse avec soin, parce qu'il faisait partie de ces gens qui aiment bien être préparés à l'avance à toutes les éventualités de la vie, aussi anodines fussent-elles. Il en était plutôt fier, de cette réponse, qu'il s'imaginait délivrer alangui du fond de sa chaise, en remontant ses lunettes de soleil, histoire de bien faire passer la litote (ou l'euphémisme ? C'était quoi la différence, déjà ?).

 

Hélas, et bien évidemment, personne ne lui accordait le moindre coup d'oeil, sans parler de lui adresser la parole pour s'enquérir de l'adéquation de sa situation avec l'idéal qu'il s'était fixé depuis ses vingt ans. Les gens sont décevants. Mais cela, Gilles s'en était rendu compte depuis un moment, et il aurait été très surpris qu'un des scénarios qu'il se montait avachi à la terrasse d'un café se réalisât un jour.

 

C'est pourquoi, lorsqu'une jeune fille accorte en robe légère trébucha sur les pavés inégaux du trottoir et laissa échapper une liasse de feuilles de la chemise qu'elle tenait sous le bras, il fut très surpris.

 

Cependant, il se reprit vite. Pas question de laisser passer cette chance. Ôtant ses lunettes de soleil, il se précipita avec galanterie pour ramasser les feuilles avant qu'elles ne s'envolent dans le caniveau, et les lui tendit avec un sourire pratiqué tous les matins devant la glace, juste au cas où (un sourire qui lui faisait fondre le coeur). Elle lui sourit en retour. Fichtre (Gilles était du genre à utiliser des mots comme Fichtre ou Sapristi), elle était jolie. De belles dents, de jolis yeux en amande, un nez bien dessiné, un menton bien dessiné (Gilles n'était pas sûr de ce que « bien dessiné » voulait dire, mais ça semblait coller à son nez et à son menton. Mieux que « mutin » ou « décidé », en tout cas).

 

— Merci bien, monsieur, vous me sauvez la vie. Ces foutus talons, je m'y ferai jamais…

— Ha, heu… (elle s'éloigne du scénario ! Elle s'éloigne du scénario avant que j'ai pu dire un mot ! Vite, retourner sur les rails!) je vous offre un café pour vous remettre de ces émotions ? (ouf, de justesse. Que répondre à des problèmes de talons ? Note : faire des recherches pour un prochain cas où.)

— C'est gentil, mais vraiment, je dois y aller.

— Vous vous rendez compte que si on était dans un film, vous seriez sans doute en train de rater l'homme de votre vie ?

 

Ça y était, il avait lancé la ligne (préparée depuis des années dans l'espoir de pouvoir la placer un jour). L'hameçon était un peu gros, il n'y avait pas vraiment de ver au bout, mais il avait conclu depuis longtemps que la métaphore de la pêche pour parler de la drague n'avait pas vraiment lieu d'être et que si quelqu'un voulait mordre, elle mordrait.

 

— Ou alors, j'éviterais un serial-killer.

— Huhu. C'est pas faux. Enfin, si ! En l'occurence, c'est tout à fait faux !

— Vous pouvez le prouver ?

— Là, comme ça, debouts dans la rue ? Vous préfereriez pas en discuter devant un café ? (holala, Gilles n'en revenait pas de son adresse. Fin et spirituel. Smooth-mouth. Le séducteur dans toute sa splendeur)

— Haha. Bien joué, monsieur ..?

(elle a rigolé ! Elle a rigolé!) Heu, Hareng. Gilles Hareng.

— Vous vous foutez de moi ?

— Non, mes parents sont des salauds.

— Ça fait plus nom de héros de blague Carambar que de film romantique, quand même.

— M'en parlez pas… Mais au moins, ça fait pas nom de serial killer non plus. On s'assied ? Deux cafés, s'il vous plaît !… Et vous, vous vous appelez comment ?

— Emma.

— Emma… C'est joli. Pour le coup, c'est un vrai nom idéal d'héroïne de roman. Et vous faites quoi dans la vie ? Emma ?

— Journaliste.

— Journaliste… c'est chouette, ça ! Comme dans les séries télé !

— Vous m'épatez, je pensais que plus personne n'employait le mot «chouette». Si je suis dans une série télé, vous êtes où ? Dans un Boule et Bill ?

— Vous pouvez causer, personne ne dit plus « épater » non plus. Mais oui, ça fait assez BD des années 60.

— Mmmh. Et ce serait quoi, la suite, dans une BD des années soixante ? Vous allez m'inviter à monter chez vous admirer vos estampes japonaises ?

 

Gilles faillit en cracher son café. Il se reprit, tout rougissant :

 

— Heu… c'est du Boule et Bill, ça ?

— Pas un que j'ai lu, en tous cas. Mais je vous avoue que je préfère Gotlib. Alors ?

— Hé bien, figurez-vous que j'ai effectivement une assez belle collection de mangas, que je serais tout à fait disposé à vous montrer si ça vous intéresse.

— Ma foi…

 

***

 

Vingt minutes plus tard, Gilles ouvrait la porte de son appartement d'un geste ample et conquérant, destiné à faire oublier les trois fois où, dans sa nervosité, il avait fait tomber sa clé en tentant de l'insérer dans la serrure, tandis que la petite voix dans sa tête répétait « pourvu que ce ne soit pas un mauvais présage, pourvu que ce ne soit pas un mauvais présage... ».

 

— Bon, en fait, je vous ai menti. Ma collec de mangas est restée chez mes parents, j'ai pas la place de les avoir ici.

— Pour être honnête, je ne suis pas montée pour lire des mangas.

— C'est un clin d'oeil que vous venez de me lancer ? Il n'était pas très discret.

— Son but n'était pas la discrétion, en même temps, et je ne sais pas les faire en fermant la bouche.

— Hum, heu… Je vous… je t'offre à boire ?

— Pourquoi pas. Tu as du Chardonnay ? Et de ces verres à pied géants ? Histoire de revenir dans le trip sitcom à l'américaine. J'aimais bien.

— Houla, du Chardonnay ? J'ai du rouge. Je crois que c'est du Bordeaux. Du Côtes de truc. Et j'ai des verres à moutarde Astérix. C'est vintage.

— Mmmh, ça va pas le faire. Bon, ben si on peut pas être dans une série télé, je propose qu'on passe tout de suite à du roman à la Bukowski. On se bourre la gueule au whisky et on fait l'amour comme des bêtes, là, par terre, sur les cartons de pizzas et les chaussettes sales.

— Je… on peut zapper le whisky ? C'est que ça me donne mal à la tête, sauf si c'est vraiment du bon, bien sûr, mais ça coûte un bras le bon whisky et je...

— Tais-toi et embrasse-moi !

 

***

Étendu sur le lit, le souffle court, Gilles contemplait Emma d'un air pensif. Les yeux fixés sur le plafond, elle fumait une cigarette avec une grâce d'actrice américaine. Parvenue au filtre, elle tourna la tête et surprit son regard. Encore ruisselante de sueur, elle se hissa sur un coude, posa la tête sur son poing, et murmura d'une voix rauque :

 

— Dis… à quoi tu penses ?

 

Gilles rigola.

— On doit vraiment passer par l'étape film d'auteur français Nouvelle Vague ? Je préférais quand on faisait la série HBO…

— Allez, fais-moi plaisir. À quoi tu penses ?

— Je pense… je pense…

— Allez, quoi !

— Je me disais… nan, c'est trop con.

— Mais alleeeez ! Vas-yyyy, tu peux me le dire !

— Ben, je pensais au moment où on s'est rencontrés.

— Il y a trois heures, tu veux dire ?

— Ouais. Quand j'ai dit que tu risquais de louper l'amour de ta vie, et que tu m'as dit que si ça se trouvait, tu évitais un serial-killer…

— Tu essayes de me faire flipper ?

— Mais nan, je te disais que c'était con. Je me disais… tout ça s'est enchaîné très vite, on discute, on se plaît, on monte chez moi… ça fait pas très roman, c'est plutôt de la nouvelle mal branlée écrite dans un sursaut de frustration sexuelle, tout ça.

— Et c'est mal ?

— Non, mais je me disais, je suis un type frustré qui écrit un truc en une heure sur un super-séducteur qui se fait une nana superbe…

— Merci, c'est gentil.

— Mais de rien… je me disais donc, je suis ce mec, j'aurais un peu les boules que mon personnage réussisse mieux sa vie amoureuse que moi, non ? Alors, pour une nouvelle comme ça, la fin idéale, qui ferait un peu retournement de situation foireux à la Shyalalamalamalan, et qui me soulagerait bien les nerfs au passage, ce serait qu'on découvre que depuis le début, c'est toi, la serial-killeuse. C'est con, hein ?

 

Elle sourit.

3 novembre 2014 1 03 /11 /novembre /2014 22:16

Me voilà donc une fois de plus seul, en slip, avachi devant mon PC comme une larve devant un PC, plus ou moins vivante image de la sédentarité bonasse. Mais les apparences sont trompeuses comme l'amant infidèle.

Car on ne croirait pas à me voir aujourd'hui, mais laissez-moi vous dire que j'en ai vu des vertes, dans ma vie. J'ai roulé ma bourlingue aux trois coins du monde, tiré mes larigots par monts et par vaux. Tenez, par exemple, prenons mes travails (travaux ? Naaan, travails). Par rapport à certains de mes camarades de promo, je peux me la gausser grave, je peux vous le dire. Je m'en prive pas, d'ailleurs. Les zigues, ils sortent de l'école, paf ils trouvent un CDI, une gonzesse, un prêt, un môme. La grande ligne droite de la vie. L'horreur.

Moi, je sors de l'école, et paf, deux jours à Malte, deux ans à Dakar, un tour à Nantes, un tour à Reims, retour à Nantes, les mains dans les poches et le slip serré. Si ça c'est pas au moins de la bourlinguette, je sais pas ce qu'il vous faut.

Hélas, le fait qu'ils soient à des endroits (pour le moins) est le trait le plus intéressant de mes travails.

Mis à part quelques touristas qui resteront dans les annales de ce blog, il n'y a pas grand-chose à en dire.

Quoique.

Il y a des trucs rigolos, quand même, à propos de ces travails. Par exemple, sur mes quatre derniers boulots, deux me sont tombés dessus quand j'étais à Bréhat. Les deux autres, c'était en revenant d'un mariage. En alternance, Bréhat-soir de retour de mariage-Bréhat-soir de retour de mariage. Je sais ce que je dois faire à la fin de mon contrat, du coup. Enfin, si je veux retrouver un travail.

Parce qu'il y a un côté obscur à mes travails. Si obscur qu'il en confine à l'enténébrant fuligineux. Ou à la ténébreuse fuliginosité.

Voyez-vous, comme vous vous en êtes sûrement rendus compte, je suis quelqu'un qui exsude la joie de vivre, qui pétule de droite et de gauche, je mirlitonne à travers les cahots de l'existence comme un cabri nouveau-né, alors que. Alors que. Si vous saviez.

D'ailleurs, vous allez bientôt le savoir.

Ma vie (professionnelle) est bâtie sur les décombres de celles de mes prédécesseurs.

Je mène en effet la carrière (fort enviable au demeurant) de bouche-trou. Trois de mes quatre derniers contrats ont éclos de l'abandon de poste d'un prédécesseur. Et ce n'était pas parce qu'ils étaient partis élever des chèvres dans le Larzac, ou s'étaient découvert un talent de dresseurs de puces qu'ils brûlaient de montrer au monde.

J'ai remplacé une thésarde qui a dû lâcher sa thèse pour travailler (enfin, travailler pour de vrai, dans une usine pétrolière dans le nord) parce que ses parents lui avaient coupé les vivres quand elle a refusé un mariage arrangé.

Plus récemment, j'ai pris la suite d'un type dépressif qui a abandonné sa mission au bout de quelques mois. Quand je lui ai demandé pourquoi, mon chef m'a répondu « ho, il disait qu'il était en train de devenir aveugle. On est presque sûrs qu'il est encore vivant, quand même ».

Et enfin, le plus long de mes boulots a été en remplacement d'une fille qui a été rapatriée sanitaire pour cause de dépression nerveuse (et sans doute tentative de suicide) au bout d'un ou deux mois.

Inutile de vous dire que je me suis parfaitement épanoui (mis à part au niveau de la flore intestinale) dans chacun de ces jobs.

Ma félicité est donc bâtie sur la ruine de malheureux inconnus. Je suis un vampire du bonheur.

Et je n'arrive pas à en avoir honte.

Je suis un salopard.

30 septembre 2014 2 30 /09 /septembre /2014 20:42

Une récente discussion sur facebook m'ayant rappelé la misère (soigneusement entretenue) de ma vie sociale, j'en profite pour tirer un instant ce blog de sa torpeur béate.

Car en effet, je n'ai vu personne d'autre que des membres de ma famille (et associés) depuis bien quatre mois, à l'exception de collègues de bureau (que je n'ai pas vus depuis un mois et demi et la fin de mon contrat). Je suis bien parti pour battre mon record d'asociabilité (en fait, il est possible que je l'aie déjà battu, mais je tiens quand même à le faire aller le plus loin possible).

Car cette asociabilité me permet de cacher un grave défaut de ma personnalité : je radote. Je me suis découvert (ou plus exactement, on m'a gentiment signalé, à de nombreuses reprises) ce travers il y a quelques temps maintenant, et je ne peux rien y faire : les trente premières minutes de notre rencontre, je serai le plus charmant des convives, jusqu'à ce que j'aie épuisé la totalité de mes anecdotes et que je commence à tourner en rond, ce qui est pénible non seulement pour mon interlocuteur mais aussi pour mon ego. Je me verrai alors forcé de quitter brusquement notre conversation, avec mes cliques et mes claques, et de rentrer chez moi pour pleurer sous la douche en me reprochant le manque d'initiative qui fait que mon stock d'anecdotes est constitué pour la majeure partie depuis avant ma naissance, tandis que je n'ai su l'enrichir que par une ou deux touristas qui sont mon entrée en matière favorite dans les conversations.

Afin de m'éviter ces moments douloureux (ainsi que d'économiser sur la facture d'eau), j'ai décidé de prendre les devants et de tout vous révéler ici, ce qui me permettra, si jamais nous nous rencontrons, de me défaire de toute contrainte conversationnelle, et ainsi de me bourrer tranquillement la gueule et de vous écouter en hochant la tête de temps en temps. (ceci est non contractuel, je me réserve le droit de vous pointer du goulot de ma bouteille en disant « ha mais carrément ! » et en hochant la tête un peu plus vigoureusement si l'envie m'en prend).

Prenons les choses dans l'ordre :

1) D'après les recherches généalogiques de mon papy, je suis le descendant (sans doute un poil indirect) de Saint-Pierre. Ça claque, hein ? Bon, pas LE Saint-Pierre qui m'assurerait une place au Paradis, mais Saint-Pierre Fourier, 9 décembre, qui m'assure (ou à ma descendance, je présume) une place au couvent des Marguerites (ou des Oiseaux, je me souviens plus. L'un ou l'autre), ce qui est pas si mal. C'est un peu la classe, parce que c'était pas le dernier des salauds, apparemement, impliqué dans la promotion de l'enseignement des filles et des trucs comme ça. Ça impressionne, hein ?

2) Moins impressionnant, pour compenser les gentils, on a des méchants dans la famille : mon papy (encore lui) a retrouvé des protestants qui s'étaient exilés en Allemagne durant les guerres de religion, dont les descendants se sont vus anoblis, puis officiers dans la Wehrmacht. Pas glop. Pas glop non plus, les émigrés de la famille partis en Afrique du Sud, possiblement des tortionnaires de l'apartheid.

3) Une de mes préférées : si je suis né, c'est grâce aux maîtresses de Paul Claudel. Plus exactement, c'est parce que mon arrière-grand-père a pu divorcer en faisant chanter Paul Claudel. Plus exactement, il a dû embaucher un détective privé pour faire suivre Paul Claudel parce qu'il refusait de le divorcer d'avec la femme qu'il avait épousée et qui couchait avec un médecin de l'armée et qui en était tombée enceinte. Et c'était Paul Claudel qui devait prononcer le divorce parce qu'il était consul en Indochine et il refusait de le faire parce que sa religion lui interdisait mais finalement quand le grand-papy l'a menacé de révéler toutes ses maîtresses locales il a bien voulu le divorcer et du coup grand-papy a rencontré grand-mamy et paf, ça a fait des chocapic. Heureusement que la chair est faible.

Pour être honnête, celle-là, la tante qui me l'a raconté prétend ne pas s'en souvenir. Mais peut-être que ce sont les descendants de Paul Claudel qui cherchent à la faire taire.

4) En plus du couvent des Marguerites (ou des oiseaux), normalement, on a aussi droit à l'entrée gratuite à la tour Eiffel, parce que c'est nous qui avons fourni les câbles des ascenseurs. J'espère quand même qu'ils ont été changés depuis. Comme nous sommes des gens simples, on est jamais allés réclamer.

5) Mon grand-oncle était poursuivi par Al-Qaeda. Qui introduisait des rats chez lui. Par hélicoptère. (Alzheimer peut être drôle, des fois (mais bon, c'est rare quand même)).

6) J'ai été mordu au genou par un poney, une fois. Du coup, j'ai eu droit à un tour gratuit. Ce fut un des plus beaux jours de ma vie, loin devant

7) Mon premier (et jusqu'ici, unique) strip-tease en public sur la place de Cayenne. À cause des fourmis. Parce que je m'étais endormi sur une fourmilière. Et qu'elles me sont toutes grimpé dessus, avant de mordre toutes en même temps. Du coup, hop, strip-tease. Sans réfléchir. Mais bon, c'était moins pire que ma tata qui a eu une fourmilière qui lui est tombée sur la tête depuis un arbre pendant qu'elle aidait à trimballer une pirogue et qui a dû se désaper et se jeter à l'eau devant ses collègues ravis (j'en ai parlé avec un d'entre eux, il s'en souvenait encore après vingt ans).

8) En parlant de mes tatas, il y a une malédiction dans ma famille qui fait que toutes les filles perdent un bout de doigt : ma première tante dans un transat agressif, ma deuxième dans une manoeuvre sur un voilier, ma troisième en nettoyant un couteau, ma quatrième je sais pas comment mais ça lui est sans doute arrivé (elle a réussi à se couper la jambe en trébuchant sur sa charrue dans son salon, au grand désarroi de son assureur), une cousine dans une porte, sa soeur aussi (je crois), ma soeur aussi (je sais) et mon autre soeur dans le mixer, en poussant les poireaux. Le destin est foufou.

9) J'ai déjà eu des voeux qui se sont réalisés pour de vrai, une fois en lançant une pièce dans une fontaine à voeux (j'ai demandé un frère et une soeur et j'ai eu les deux d'un coup)(et normalement, ma mère était pas enceinte à l'époque)(ou en tous cas, j'en savais rien), et une autre fois en voyant une étoile filante, j'ai fait le voeu de trouver des coquillages fermés parce qu'il y en avait marre des coquilles vides, et la nuit même il y a eu une tempête qui a fait échouer des milliers de palourdes sur la plage, pour enchanter mon réveil (et empuantir la plage pendant des jours).

10) Je n'ai pas vraiment vécu de moment que je pourrais qualifier d'"intenses", mais ce qui s'en rapprocherait le plus, outre le coup de la tempête de coquillages, c'est cette occasion où, lors d'une mission de pêche scientifique dans la mangrove sénégalaise, j'ai été pris, durant le repas, d'une crise de tourista que des prises régulières et prophylactiques d'imodium n'ont pas suffi à réfréner. Et bien, se retrouver aggripé à la rambarde d'un bateau de huit mètres, les reins ceints d'un bout de corde, les fesses au ras de l'eau, et se vider bruyamment d'un liquide pâle et abondant à quelques mètres des collègues en train de bouffer, c'est une expérience qu'il faut vivre une fois.

Le problème est qu'étant donné la nature de la tourista, je l'ai vécue trois fois en vingt minutes. Heureusement qu'il faisait nuit et que la circulation autour du bateau était limitée.

(quand le pilote est à un mètre cinquante de vous, c'est également un peu crispant. Mais se crisper ne sert à rien contre la tourista. Ça régule un peu la pression du jet, c'est tout.)

11) Enfin, j'ai fait du chinois et du tricot. Mais je ne saurais pas dire "je fais du tricot" en chinois.

Voilà, vous savez tout de moi. Oui, c'est un peu triste. Nous pouvons donc continuer à ne pas nous voir. Nous nous en porterons tous mieux, j'en suis sûr.

30 juillet 2014 3 30 /07 /juillet /2014 21:42

Voilà voilà. Le temps passe, les mois s'égrènent, les droits au chômage s'estompent doucement jusqu'à n'être plus que des souvenirs, doux-amers comme les fins aoûts de nos enfances, il m'a bien fallu retrouver un boulot. Ou, plus exactement, être retrouvé par le boulot, étant donné que mes piètres tentatives de démontrer ma motivation par des lettres copiées-collées de celle qui avait marché il y a deux ans n'ont pas, hélas, été couronnées du succès honteux que j'escomptais (un peu).

Non, une fois de plus dans ma vie de privilégié, c'est d'une discussion avec un homme désespéré du départ de son employée (partie éviter un mariage aux Comores, cette fois, après la tentative de suicide qui m'avait valu deux ans de séjour au Sénégal) qu'est venu le salut.

 

J'ai été honnête. Je lui ai bien dit « non mais tu sais que je connais rien à ce domaine, hein ?

 

- Non mais c'est pas grave, c'est des trucs que t'as vus en prépa, ça ira.

 

- Non mais je t'assure, quand je dis rien, c'est rien de rien hein !

 

- Je suis sûr que ça ira, y'aura pas de problème.

 

- T’es sûr sûr ? Parce que c’est vraiment pas mon domaine du tout du tout. Je serai tout nul, je te servirai à peau d’zob.

 

- Mais non, tu seras très bien ! »

 

Etc. (j'abrège parce que j'ai passé un bon moment à tenter de le convaincre que je serais un indécrottable inutile, un poids mort, et que mon embauche serait une erreur qu'il se traînerait sur la conscience jusqu'à la fin de ses jours bien que ça me flatte que tu me proposes, vraiment).

 

Puis un certain temps avait passé sans que ce soit remis sur le tapis, je m'étais persuadé que j'étais oublié, ce qui, quelque part, était un certain soulagement, jusqu'à ce que je reçoive un coup de fil alors que j'étais en vacances dans notre pied-à-terre familial de Bréhat, m'annonçant que ça y était c'était bon je pouvais commencer quand ? (Bréhat est un porte-bonheur de la pire espèce : les deux derniers coups de fil m'annonçant que j'étais embauché s'y sont déroulés).

 

Ainsi donc, me voilà, trois mois plus tard. J'ai, durant ces trois mois, habité la charmante bourgade de R., sise en lointaine banlieue parisienne, qui vit Clovis se faire baptiser, un dauphin se faire sacrer par Jeanne la Pucelle, et Arnaud Robinet se faire élire maire (vous aurez appris quelque chose aujourd'hui), et ai travaillé à la sueur de mon front dans les sombres tréfonds d’une usine perdue au milieu des champs de la riante campagne champenoise, dans les vapeurs de resvératrol et le fracas des broyeuses à céréales.

 

Houuu mais que c'est joliiiii ! (merci à Tian)

 

Et qu'y ai-je fait ? J'aimerais pouvoir vous répondre. Hélas, ma mission est top-secrète. Sachez seulement que c'est très dangereux (je dois porter une blouse de protection ! Des lunettes ! Des chaussures de sécurité !) et bien trop compliqué pour vous expliquer : je dois manipuler des boutons, en tourner certains, appuyer sur d'autres, regarder des aiguilles bouger sur des mesuromètres à aiguilles, vérifier que ça dit la même chose que les mesuromètres digitaux sur le petit écran là sur la boîte, brancher des tuyaux qui se clipsent, d’autres qui ne se clipsent pas, regarder des bubulles glouglouter, me poser la question de l'excès de serrage des boulons, tout ça. Un peu comme un réparateur de cabinets, quoi. Mais en plus dangereux, d'où la blouse et les chaussures. Et en plus classe, d'où le cahier de laboratoire sur lequel j'ai dû jurer allégeance à la confrérie des regardeurs d'aiguilles de l'ECP.

 

Par ailleurs, je suis devenu très fort en mots fléchés niveau 2/3 : ne devant prendre des mesures que toutes les deux minutes, ça laisse du temps pour remplir des cahiers de mots fléchés (deux cahiers pour être exact). Sans compter les mots fléchés post-pause déjeuner, en mangeant les gâteaux du pâtissier de la boîte (oui, on avait un pâtissier-modélisateur à demeure. Il faut ce qu'il faut pour survivre en Champagne-Ardenne au milieu des vapeurs de resveratrol et du fracas des broyeuses à céréales précités).

 

Hélas, ces trois mois touchent à leur fin. Je vais rendre mon petit studio dans la résidence où je suis considéré comme le pinacle de l'humanité parce que j'essuie mes chaussures quand je rentre dans le hall. Je vais mettre ma petite blouse au sale (vu ce que j'ai transpiré dedans, elle en a bien besoin). Je vais tenter de voler mes chaussures de sécurité (j'ai mis mes mycoses dedans, elles sont miennes !). Je vais écrire mon petit rapport. Je vais dire au revoir à mon patron / cuisinier du soir (il fait très bien le risotto et les nouilles aux anchois et à l'ail). Puis je vais prendre le train, et rentrer chez moi, et, languissamment allongé sur mon lit, sous les combles, attendre qu'un nouveau job me tombe sur le nez.