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1 octobre 2011 6 01 /10 /octobre /2011 19:42

La suite du commencement

 

La naissance des bébés, qui allaient rester « les bébés » jusqu'à leurs dix ans (j'ai longtemps craint de ne pas pouvoir me défaire de la vilaine habitude de les nommer ainsi, mais finalement, j'ai réussi à y arriver avant que leurs premiers poils n'apparaissent) marque une difficile période pour moi : je dus aller à l'école Saint-Joseph, à Mende, à côté de chez ma mamie, pendant que ma mère était occupée à accoucher et tout ça, et que mon père... En fait, je n'ai aucune idée de ce qu'il faisait à ce moment.

Je n'ai, je l'ai déjà dit, aucune notion du temps dans mes souvenirs. Je serais donc bien infoutu de vous dire combien de temps j'ai passé à Saint-Joseph, à accrocher mon petit manteau au porte-manteau, à tracer indéfiniment des boucles sur un cahier, pendant qu'il pleuvait, pleuvait, pleuvait, et que mes récréations se bornaient à traîner debout dans un coin. Si ça se trouve, ça n'a duré qu'une semaine avant que ma mère ne revienne. Mais à mon avis, elle a bien pris douze ans avant de rentrer nous chercher. Douze ans de pluie, de grisaille, douze ans de désespoir, douze ans de mutisme, douze ans à contempler le bout de mes Kickers. Jusqu'à l'heure du goûter.

 

Si je me souviens bien, c'est aussi de cette époque que datent mes premières tentatives d'écriture. En effet, pour essayer de nous faire croire qu'il allait continuer à s'occuper de nous malgré l'apparition des bébés, mon père avait proposé à ma soeur et moi d'écrire un journal, que nous lui dicterions et dont nous réaliserions les dessins. Celui de ma soeur, intitulé « Squelette de Mort », était plein d'informations sur le voyage du roi du Maroc en Australie, la météo, et sur une fille de dix-huit ans qui est allé faire les courses toute seule pour la première fois. Si je me souviens bien, elle avait ramené un poulet et l'avait cuit avec des oignons pour l'amener à sa mère qui souffrait de la gorge. En fait, j'ai triché, j'ai vérifié, et c'était bien ça.

Mon journal était bien plus passionnant. Mon « Tambour de Gaspard » regorgeait d'aventures de l'anniversaire de Musclor, de gens qui tiraient sur la maison mais c'était des polices, d'hélicoptères qui battaient les avions, malgré les dragons qui leur crachaient du feu dessus mais ils étaient plus solides que les ours polaires, de bélier et de son papa qui cassaient la gueule aux loups et de hibou et de poussin qui mangent de la graine ensemble. Ha, et il y avait des oiseaux qui faisaient des p'tits trucs, aussi. Du sang, du sexe, et des beaux sentiments. Hollywood m'aurait embauché à l'époque que je serais milliardaire aujourd'hui.

 

Hélas, depuis, j'ai perdu la flamme, et je ne sais plus inventer une histoire. L'autobiographie est le genre littéraire de ceux qui ont perdu en eux le petit garçon ébahi de la solidité des ours polaires.

 

 

*****

Suite de la Suite

 

*****

 

Nous sommes assez rapidement rentrés au Maroc après la naissance des bébés. Juste à temps, en fait, pour profiter du saut spatio-temporel qui fit passer deux ans en trois jours. Enfin, j'espère, sinon, je me demande ce que j'ai fait de ces deux ans.

 

Je me souviens parfaitement de notre déguisement en moulin à café à l'occasion du carnaval en maternelle (le mien était rouge, et si je m'accroupissais en rentrant les bras dans mon carton, l'illusion était parfaite), de la décoration de boîtes à camembert avec des coquillages pour la fête des mères, et de ma première humiliation scolaire, quand j'ai fait caca dans ma culotte. La maîtresse n'en a rien su, mais un de mes enfoirés de petits camarades ne s'est pas gêné pour venir me renifler le derrière et s'exclamer « Gaspard, il a fait cacaaaaa ! ». Enfin, je crois. Heureusement, c'était le moment du nouveau saut temporel qui m'amenait à la plage des Nations, sur la côte Atlantique, ce qui m'a évité d'avoir à subir une réaction de la maîtresse et de la classe. Ou alors, j'ai refoulé tout ça très loin. Très très loin.

 

En tous cas, sur cette plage des Nations, j'ai frôlé la mort de près. C'était le jour où mon père avait annoncé qu'il allait se rendre à Montpellier et où, dans un accès de cromeugnonitude qui me fait honte aujourd'hui, je lui ai demandé, en battant des cils et en ouvrant des yeux de Bambi, où était son Peulier. Si je pouvais remonter le temps, je me collerais une baffe. La naïveté sucrée m'écoeure.1

La nature n'allait pas laisser passer ça. Farouche ennemie des mignons blondinets, elle a profité que mes parents ne s'occupent pas de moi pour envoyer une vague haute comme un immeuble me faire expérimenter le destin du linge sale dans la machine à laver : pendant un siècle à peu près, j'ai roulé dans le noir, sans savoir où était le haut ou le bas, ou me rappeler ce que ça faisait de respirer. J'ai eu le temps de me dire « ha, je vais mourir », très clairement, puis je me suis retrouvé à la surface, en train de respirer.

 

Je n'ai jamais su pourquoi la mer n'avait pas voulu de moi. J'aime à imaginer qu'elle ne faisait ça que dans un but éducatif, pour me dissuader d'attirer l'attention à moi avec des réflexions idiotes. C'était la deuxième fois qu'elle me punissait. La première, j'avais sottement crié « maman, maman, regarde, je fais du sous-l'eau ! », et j'avais plongé la tête la première et les yeux fermés, fait quelques brasses, puis étais ressorti avec le nez comme une patate : j'étais allé faire le bisou esquimau à une anémone de mer. Bien fait pour moi.

Depuis, j'ai arrêté de tenter de jouer au gamin mignon, et la mer me caresse de ses algues quand je nage, n'est jamais avare de crevettes ni d'étrilles, et je peux rester avec elle des heures, même en Bretagne. Elle m'a pardonné, il faut croire.

 

 

 

Je reviens, et je relis. C'est lyrique, dites-donc les amis. C'est ce que ça fait d'écrire à des trois heures du matin, ça. Là, il est pas une heure, et du coup, revient à mon esprit que je n'ai pas été mignon longtemps. En CE2, vous m'auriez connu, vous m'auriez jeté aux chiens.

 

Ce n'est pas tout seul que je suis devenu une ordure, bien sûr. J'y ai été aidé par un maître d'école que mon papa décrivait à ses amis comme un « néo-pétainiste branché ». Il trouve toujours les mots justes, mon papa. M. D. était jeune, chauve et méchant, l'un étant sans doute la raison de l'autre (on trouve peu de chauves gentils, regardez le Pingouin dans Batman). Et surtout, il m'a poussé sur la route mal fréquentée des petits premiers de la classe. C'était facile, il nous amadouait avec des bons points, de jolies images dont je n'ai plus aucune idée de ce qu'elles pouvaient bien représenter mais qui étaient un Graal en mieux, puisqu'on pouvait en avoir plein, et qu'elles signifiaient qu'on était meilleur que les autres.

J'en gagnais. J'en gagnais des tripotées, même, sans vouloir me vanter. J'étais le dieu de la dictée (j'ai fait une faute dans l'année, je m'en souviens encore : j'avais écrit encors, à cause de la Fontaine qui devait l'écrire comme ça quelque part). Et du coup, je l'aimais bien, M. D. Et ça ne me choquait pas de lire Samba le petit noir, ou qu'il demande de la picole à ses élèves pour son anniversaire (il a eu une belle collection de bouteilles sur son bureau, ce jour-là). Du moment qu'il distribuait ses bons points et que j'en avais plus que les autres, il faisait ce qu'il voulait.

Et donc, quand il m'a demandé de surveiller la classe, je l'ai fait, et quand il est revenu demander si quelqu'un n'avait pas été sage, j'ai dénoncé ce con de Yann.

 

Oui.

 

J'ai été une petite balance. Le péché ultime des mômes, je l'ai commis.

 

Et j'en ai éprouvé du plaisir. Parce que ce petit con de Yann, je ne l'aimais pas, il était bien coiffé et il écrivait des cochonneries aux filles. Je me souviens d'une fois où M. D. lui avait demandé de lire à voix haute un petit billet qu'il avait rédigé. « Machine (je ne me souviens pas du nom de la gamine), tu es jolie, je voudrais bien te faire l'amour ». Là, il s'est fait tirer l'oreille, Yann. « Lis ce que tu as écrit !

...Je voudrais bien te baiser »

Vous savez quoi ? Le pire, c'est qu'aujourd'hui encore, je regrette pas. Parce que décidément, il était con, ce petit con de Yann, et Machine, elle était jolie.

 

 

1Ca vaudrait aussi pour la fois où je lui ai demandé si les portes de notre 4L étaient « ouvertes à clé ». Heureusement que les blogs n'existaient pas à ce moment, sinon j'étais bon pour me retrouver dans le recueil des citations trop choupi des pitits enfants de l'école André Chénier. J'en tremble encore.

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commentaires

Pat 04/10/2011 17:45



La suite, la suite!


Francis, expoilte le Romain Gary qui est en toi!


Difficile de faire mieux en terme de compliment!!!



Francis 02/10/2011 22:05



Cassie >> De rien !


Cochon >> y'en a pas, j'ai arrêté les frais à ce niveau.



Cochon 02/10/2011 21:56



J'attends la suite de la suite de la suite avec impatience !



Cassie 01/10/2011 21:09



Merci,


j'ai adoré lire ce billet, en t'imaginant petit.


Du bonheur.