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22 novembre 2010 1 22 /11 /novembre /2010 20:42

« Hola, mon garçon ? Aurais-tu à boire pour le père des faunes ? »

Brusquement tiré de son sommeil, Nikos ouvrit un oeil, qu'il referma aussitôt, aveuglé par l'éclatant soleil qui inondait la vallée. Il mit une main devant ses yeux, ramena son bâton sur ses genoux et fit « Hein ? ». Lorsque les taches blanches qui dansaient dans son champ de vision se furent dissipées, Nikos put enfin distinguer le visage de son interlocuteur. C'était le plus vieil homme qu'il eut jamais vu. Une barbe blanche comme l'écume, longue de deux pieds, mangeait un visage crevassé comme l'écorce du vieil olivier contre lequel l'adolescent était adossé.

Ses yeux, cependant, étaient noirs et vifs, et, pensa Nikos, brillants comme des crottes de biques fraîches.

« Je disais », reprit le vieillard, « aurais-tu un peu d'eau pour un vieil homme fatigué ? ». Nikos, un peu intimidé par cette rencontre inattendue, et encore un peu assommé de chaleur et de sommeil, lui tendit son outre. Le vieux but longuement, renversant la tête en arrière, à grandes gorgées sonores qui faisaient monter et descendre sa pomme d'Adam comme un bouchon sur les vagues. Il poussa un soupir de contentement. « Merci, mon petit. J'ai bien cru mourir de soif ». Nikos hocha la tête. Une idée lui vint soudain à l'esprit. « Qui avez-vous dit que vous étiez, déjà ? 

-Moi ? Je suis le père des faunes. »

Si cette nouvelle était censée impressionner Nikos, le vieux dut être un peu déçu. Néanmoins, le jeune garçon n'en eut pas moins une réaction. Il ouvrit la bouche, la referma, fronça les sourcils, et refit : « Hein ? » ?

 

Le vieil homme soupira. « C'est une longue histoire. Je suis le père des faunes, et pour cette faute, les dieux m'ont puni. J'erre sur cette terre depuis soixante vies d'hommes. Veux-tu que je te raconte ? Fais attention, tu vas avaler des mouches », ajouta-t-il amicalement. Nikos ferma la bouche et acquiesça d'un hochement de tête. Soixante vies d'homme ! Ce vieux avait dû connaître les temps des Titans, celui d'Heracles, la Guerre de Troie !

« J'étais alors un jeune pâtre, comme toi, et à peu près de ton âge. Je vivais dans une vallée tout à fait semblable à celle-ci, et, du matin au soir, je gardais les chèvres de mes parents. Il y avait parmi elles la plus belle chèvre que tu puisses imaginer. Son nom était Clio, elle avait des cornes d'un ivoire parfait, à la courbure douce et harmonieuse, sa fourrure était non pas rêche, emmêlée et puante, mais fraîche, parfumée et sans le moindre noeud pour entraver mes caresses, et sa croupe était charnue et ferme, pas osseuse comme celle de la plupart de ses congénères. Elle me séduisit, et ce qui devait arriver arriva, et bientôt, Clio fut pleine. »

 

Au cours de ce récit, les yeux de Nikos avaient commencé à s'exorbiter. Avec un cri de dégoût, il interrompit le vieux. « Mais vous êtes répugnant ! Dégueulasse !!  Ce que vous avez fait... » Il n'en trouvait plus de mots assez durs, et pendant qu'il bégayait en en cherchant, le vieux le coupa d'un ton sec, ses yeux noirs lançant des éclairs : « Crois-tu que je ne le sais pas ? Crois-tu qu'à mon époque, mon amour était mieux vu qu'à la tienne, crois-tu que ce fut facile à admettre pour moi ? Mais Clio m'aimait en retour, et nos sentiments étaient aussi purs que ceux de n'importe qui ! Et ne me regarde pas de cet oeil dégoûté ! Zeus n'a-t-il pas séduit Europe sous les traits d'un bélier ? Léda sous ceux d'un cygne ?

 

-Vous voulez dire que Clio était une déesse ? Nikos en eut le souffle coupé.

-Non, Clio était une bique, et ce que les dieux font, ils n'aiment pas voir les simples mortels le faire. Cependant, ils ont pris en pitié mes enfants, rejetés par les hommes à l'esprit étroit, qui n'y voyaient que des monstres mi-hommes, mi-bêtes. Ils en ont fait les protecteurs des bois et des forêts, et des prairies et des clairières. Mi-bêtes, ils ont la compréhension de la nature et de ses cycles, mi-hommes, ils en ont la capacité de prévoir, et la volonté de protéger. Mes enfants sont la bénédiction que les dieux ont donné au monde.

Mais s'ils ont été bons pour mes enfants, en revanche, pour ce qu'ils considéraient comme mon péché, les dieux ont été cruels. Ils m'ont condamné à l'immortalité, accompagnée d'une sentence bien plus terrible encore : si mes enfants les faunes, qui sont, pour leur part, mortels, venaient à disparaître de la terre, les bois qu'ils protègent crèveront, les arbres et les herbes se dessécheront sur place, les hommes ne trouveront plus de quoi survivre, et finiraient par disparaître. Je suis condamné à engendrer des faunes sous peine de provoquer la mort de tous les hommes. »

 

Le vieux soupira une fois de plus. Lorsqu'il reprit la parole, ses yeux étaient brouillés de larmes et sa voix tremblait. « Moi, qui n'aimais que Clio et n'étais aimé que d'elle, je dus la voir mourir en mettant au monde notre douzième enfant. Depuis, jamais je n'ai retrouvé sa semblable. Les autres chèvres me paraissent si insipides ! Clio était farouche, et joueuse, et tendre, et fine. Les autres sont complaisantes, bêtes et crasseuses. Mais depuis soixante générations, j'accomplis mon devoir, pour la survie des hommes. Du moins, jusqu'à il y a dix ans, je le faisais.

-Quoi ? S'exclama Nikos, vous n'enfantez plus ? Mais... mais vous condamnez les hommes ! Vous nous condamnez tous !

-Crois-tu que je ne le sais pas ? rétorqua le vieux, amer. « J'en pleure tous les jours. Mais mon corps se flétrit. Ma vigueur s'éteint. La sève qui montait dans ma branche s'est tarie. Je ne peux tout simplement plus. D'ici quelques décennies, oui, mon dernier enfant sera mort, et ce sera bientôt la fin de l'humanité.

-Non ! Ce n'est pas possible ! Ca ne se peut pas !

-Hélas, mon garçon, c'est la triste vérité. Tout ce que je peux faire aujourd'hui, c'est te conseiller de ne point enfanter, car ce sont tes enfants qui porteront le poids de ma faute et de mon déclin. Ne leur fais pas subir cela.

-Non ! Ce ne sera pas ! Je ne le laissera pas faire ! Hurla Nikos, s'il faut que naissent des faunes pour que vivent les hommes, il en naîtra ! »

Des larmes dans les yeux, devant le vieillard stupéfait, Nikos se mit à courir vers son troupeau, qui paissait dans le fond de la vallée, une demi-lieue en contrebas. De son point d'observation, le vieux vit sa silhouette s'approcher d'une jeune biquette blanche, se pencher vers elle, et, fermement, l'entraîner derrière un bosquet. Le vieux s'assit, son visage ne reflétant plus aucune émotion. Le feuillage du bosquet se mit à s'agiter doucement. Le vieux s'adossa à l'olivier, à l'endroit qu'occupait Nikos précédemment. Ses paupières parcheminées s'abaissèrent doucement.

 

Soudain, un hurlement retentit. Le vieux ouvrit les yeux. Une jeune fille, qui manifestement venait amener à boire à Nikos, avait laissé tomber une outre au sol, et courait, continuant de hurler des paroles inintelligibles. Le vieux vit Nikos émerger du bosquet en titubant, rajustant ses vêtements, et se mettre à courir derrière la jeune fille en criant.

 

Le vieux descendit dans la vallée, d'un pas mal assuré, dérapant sur les cailloux et glissant sur les touffes d'herbe jaunie. Il s'approcha du petit bosquet qui n'avait pas suffisamment bien caché Nikos et la biquette. Cette dernière le regarda d'un air curieux et attentif. Il lui passa autour du cou une longe qu'il portait dans son havresac, et d'une petite secousse, l'incita à le suivre, ce qu'elle fit sans difficulté.

 

Le vieux ne perdit pas de temps, et remonta sur les crêtes nues qui cernaient la vallée. De là, il commandait une vue imprenable sur les alentours. En particulier, il pouvait distinguer, derrière la vallée, un petit village qui semblait en ébullition. Des silhouettes pas plus grandes que des fourmis s'agitaient en grand nombre sur une petite place. Le soir tombait. Il s'adossa à un rocher, le regard toujours fixé sur le village, et la petite chèvre s'allongea sur le flanc à ses côtés. Alors que le soleil disparaissait, le village se dérobait rapidement à son regard. Bientôt, il ne put plus voir qu'une lueur orangée et tremblotante, sans doute un grand feu qui brûlait au milieu de la place. Une fumée s'éleva dans le ciel, voilant les premières étoiles. Le vent, qui s'était levé avec la nuit, apporta une odeur piquante, aux senteurs de cochon grillé. Le vieux réprima un haut-le-coeur, soupira, puis se coucha en chien de fusil et s'endormit.

 

 

 

Quelques mois plus tard

 

Hermes somnolait, assis sur un tronc d'arbre. au lieu de surveiller les chevaux de son père, quand une voix chevrotante retentit : « Hola, mon garçon. Aurais-tu de l'eau pour le père des centaures ? »

 

 

 

 

PS : je sais pas vous, mais moi j'ai pas bien compris la fin. Mais comme ça fait longtemps que j'ai rien mis, je vous fourgue une histoire zoophile écrite à quatre heures du matin. Désolé.

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commentaires

Donio 23/11/2010 13:36



Faut pas écouter les vieux qui demandent de l'eau, une bien belle morale que tu nous livres là.