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13 novembre 2014 4 13 /11 /novembre /2014 20:42

C'était l'été. Le ciel parisien était d'un beau bleu, que Gilles aurait sans honte qualifié de bleu ciel, les pigeons se mouvaient de leur démarche d'automates déréglés entre les chaises de la terrasse où il était assis, à la recherche de miettes de croissants qu'il se refusait résolument à leur accorder, le livre qu'il lisait en buvant son café était plutôt chouette, en bref, tout allait bien. Si un passant lui avait demandé « ça va la vie ? », il aurait répondu sans mentir « ouais, plutôt pas mal ».

 

Gilles avait préparé cette réponse avec soin, parce qu'il faisait partie de ces gens qui aiment bien être préparés à l'avance à toutes les éventualités de la vie, aussi anodines fussent-elles. Il en était plutôt fier, de cette réponse, qu'il s'imaginait délivrer alangui du fond de sa chaise, en remontant ses lunettes de soleil, histoire de bien faire passer la litote (ou l'euphémisme ? C'était quoi la différence, déjà ?).

 

Hélas, et bien évidemment, personne ne lui accordait le moindre coup d'oeil, sans parler de lui adresser la parole pour s'enquérir de l'adéquation de sa situation avec l'idéal qu'il s'était fixé depuis ses vingt ans. Les gens sont décevants. Mais cela, Gilles s'en était rendu compte depuis un moment, et il aurait été très surpris qu'un des scénarios qu'il se montait avachi à la terrasse d'un café se réalisât un jour.

 

C'est pourquoi, lorsqu'une jeune fille accorte en robe légère trébucha sur les pavés inégaux du trottoir et laissa échapper une liasse de feuilles de la chemise qu'elle tenait sous le bras, il fut très surpris.

 

Cependant, il se reprit vite. Pas question de laisser passer cette chance. Ôtant ses lunettes de soleil, il se précipita avec galanterie pour ramasser les feuilles avant qu'elles ne s'envolent dans le caniveau, et les lui tendit avec un sourire pratiqué tous les matins devant la glace, juste au cas où (un sourire qui lui faisait fondre le coeur). Elle lui sourit en retour. Fichtre (Gilles était du genre à utiliser des mots comme Fichtre ou Sapristi), elle était jolie. De belles dents, de jolis yeux en amande, un nez bien dessiné, un menton bien dessiné (Gilles n'était pas sûr de ce que « bien dessiné » voulait dire, mais ça semblait coller à son nez et à son menton. Mieux que « mutin » ou « décidé », en tout cas).

 

— Merci bien, monsieur, vous me sauvez la vie. Ces foutus talons, je m'y ferai jamais…

— Ha, heu… (elle s'éloigne du scénario ! Elle s'éloigne du scénario avant que j'ai pu dire un mot ! Vite, retourner sur les rails!) je vous offre un café pour vous remettre de ces émotions ? (ouf, de justesse. Que répondre à des problèmes de talons ? Note : faire des recherches pour un prochain cas où.)

— C'est gentil, mais vraiment, je dois y aller.

— Vous vous rendez compte que si on était dans un film, vous seriez sans doute en train de rater l'homme de votre vie ?

 

Ça y était, il avait lancé la ligne (préparée depuis des années dans l'espoir de pouvoir la placer un jour). L'hameçon était un peu gros, il n'y avait pas vraiment de ver au bout, mais il avait conclu depuis longtemps que la métaphore de la pêche pour parler de la drague n'avait pas vraiment lieu d'être et que si quelqu'un voulait mordre, elle mordrait.

 

— Ou alors, j'éviterais un serial-killer.

— Huhu. C'est pas faux. Enfin, si ! En l'occurence, c'est tout à fait faux !

— Vous pouvez le prouver ?

— Là, comme ça, debouts dans la rue ? Vous préfereriez pas en discuter devant un café ? (holala, Gilles n'en revenait pas de son adresse. Fin et spirituel. Smooth-mouth. Le séducteur dans toute sa splendeur)

— Haha. Bien joué, monsieur ..?

(elle a rigolé ! Elle a rigolé!) Heu, Hareng. Gilles Hareng.

— Vous vous foutez de moi ?

— Non, mes parents sont des salauds.

— Ça fait plus nom de héros de blague Carambar que de film romantique, quand même.

— M'en parlez pas… Mais au moins, ça fait pas nom de serial killer non plus. On s'assied ? Deux cafés, s'il vous plaît !… Et vous, vous vous appelez comment ?

— Emma.

— Emma… C'est joli. Pour le coup, c'est un vrai nom idéal d'héroïne de roman. Et vous faites quoi dans la vie ? Emma ?

— Journaliste.

— Journaliste… c'est chouette, ça ! Comme dans les séries télé !

— Vous m'épatez, je pensais que plus personne n'employait le mot «chouette». Si je suis dans une série télé, vous êtes où ? Dans un Boule et Bill ?

— Vous pouvez causer, personne ne dit plus « épater » non plus. Mais oui, ça fait assez BD des années 60.

— Mmmh. Et ce serait quoi, la suite, dans une BD des années soixante ? Vous allez m'inviter à monter chez vous admirer vos estampes japonaises ?

 

Gilles faillit en cracher son café. Il se reprit, tout rougissant :

 

— Heu… c'est du Boule et Bill, ça ?

— Pas un que j'ai lu, en tous cas. Mais je vous avoue que je préfère Gotlib. Alors ?

— Hé bien, figurez-vous que j'ai effectivement une assez belle collection de mangas, que je serais tout à fait disposé à vous montrer si ça vous intéresse.

— Ma foi…

 

***

 

Vingt minutes plus tard, Gilles ouvrait la porte de son appartement d'un geste ample et conquérant, destiné à faire oublier les trois fois où, dans sa nervosité, il avait fait tomber sa clé en tentant de l'insérer dans la serrure, tandis que la petite voix dans sa tête répétait « pourvu que ce ne soit pas un mauvais présage, pourvu que ce ne soit pas un mauvais présage... ».

 

— Bon, en fait, je vous ai menti. Ma collec de mangas est restée chez mes parents, j'ai pas la place de les avoir ici.

— Pour être honnête, je ne suis pas montée pour lire des mangas.

— C'est un clin d'oeil que vous venez de me lancer ? Il n'était pas très discret.

— Son but n'était pas la discrétion, en même temps, et je ne sais pas les faire en fermant la bouche.

— Hum, heu… Je vous… je t'offre à boire ?

— Pourquoi pas. Tu as du Chardonnay ? Et de ces verres à pied géants ? Histoire de revenir dans le trip sitcom à l'américaine. J'aimais bien.

— Houla, du Chardonnay ? J'ai du rouge. Je crois que c'est du Bordeaux. Du Côtes de truc. Et j'ai des verres à moutarde Astérix. C'est vintage.

— Mmmh, ça va pas le faire. Bon, ben si on peut pas être dans une série télé, je propose qu'on passe tout de suite à du roman à la Bukowski. On se bourre la gueule au whisky et on fait l'amour comme des bêtes, là, par terre, sur les cartons de pizzas et les chaussettes sales.

— Je… on peut zapper le whisky ? C'est que ça me donne mal à la tête, sauf si c'est vraiment du bon, bien sûr, mais ça coûte un bras le bon whisky et je...

— Tais-toi et embrasse-moi !

 

***

Étendu sur le lit, le souffle court, Gilles contemplait Emma d'un air pensif. Les yeux fixés sur le plafond, elle fumait une cigarette avec une grâce d'actrice américaine. Parvenue au filtre, elle tourna la tête et surprit son regard. Encore ruisselante de sueur, elle se hissa sur un coude, posa la tête sur son poing, et murmura d'une voix rauque :

 

— Dis… à quoi tu penses ?

 

Gilles rigola.

— On doit vraiment passer par l'étape film d'auteur français Nouvelle Vague ? Je préférais quand on faisait la série HBO…

— Allez, fais-moi plaisir. À quoi tu penses ?

— Je pense… je pense…

— Allez, quoi !

— Je me disais… nan, c'est trop con.

— Mais alleeeez ! Vas-yyyy, tu peux me le dire !

— Ben, je pensais au moment où on s'est rencontrés.

— Il y a trois heures, tu veux dire ?

— Ouais. Quand j'ai dit que tu risquais de louper l'amour de ta vie, et que tu m'as dit que si ça se trouvait, tu évitais un serial-killer…

— Tu essayes de me faire flipper ?

— Mais nan, je te disais que c'était con. Je me disais… tout ça s'est enchaîné très vite, on discute, on se plaît, on monte chez moi… ça fait pas très roman, c'est plutôt de la nouvelle mal branlée écrite dans un sursaut de frustration sexuelle, tout ça.

— Et c'est mal ?

— Non, mais je me disais, je suis un type frustré qui écrit un truc en une heure sur un super-séducteur qui se fait une nana superbe…

— Merci, c'est gentil.

— Mais de rien… je me disais donc, je suis ce mec, j'aurais un peu les boules que mon personnage réussisse mieux sa vie amoureuse que moi, non ? Alors, pour une nouvelle comme ça, la fin idéale, qui ferait un peu retournement de situation foireux à la Shyalalamalamalan, et qui me soulagerait bien les nerfs au passage, ce serait qu'on découvre que depuis le début, c'est toi, la serial-killeuse. C'est con, hein ?

 

Elle sourit.

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commentaires

serrurier paris 24/11/2014 18:43

J'apprécie votre blog , je me permet donc de poser un lien vers le mien .. n'hésitez pas à le visiter.

Cordialement