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21 octobre 2013 1 21 /10 /octobre /2013 12:42

Problématique

 

L'exercice de la critique littéraire est un art notoirement difficile, faisant généralement appel à une dose importante de subjectivité. Le critique, souvent rétif aux genres dont il ne maîtrise pas les arcanes, aura ainsi tendance à dévaluer certaines œuvres, les condamnant ainsi, s'il dispose d'un tant soit peu de visibilité, à une rapide descente dans l'oubli.

Cette subjectivité inhérente à la critique littéraire telle qu'elle existe aujourd'hui ne saurait satisfaire un esprit scientifique et épris de justice. La question se pose donc : comment mesurer de manière la plus impartiale et objective possible la qualité d'une œuvre littéraire ? Peut-on user de critères qualitatifs ? Et si oui, lesquels ?

 

Il est hélas improbable que l'on puisse trouver un seul critère permettant de répondre unilatéralement à cette question. On ne peut pas dire « la reliure de cet ouvrage est en papier non recyclé, il est nul », pas plus que « la quantité de sauts de ligne est celle d'un bouquin médiocre ».

 

Nous proposons donc dans le présent article de transposer l'approche utilisée par les biologistes pour évaluer la qualité d'un milieu : il s'agit de mettre au point un indicateur multimétrique de qualité littéraire (ou IQL). Là où les biologistes font appel à des indicateurs basés sur des paramètres physico-chimiques (pH, température, épisodes d'hypoxie, etc.) et écologiques (ratio proies/prédateurs, niveau trophique moyen, etc.), comparés à des situations de référence (les mêmes paramètres dans des milieux non atteints par l'anthropisation) pour évaluer la qualité écologique des milieux (ici aquatiques), nous suggérons pour notre indicateur de qualité littéraire de faire appel à trois grands thèmes : des indices de qualité extrinsèque (IQE), des indices de couverture (IQC) et des indices de qualité textuels (IQT).

 

Ces indices seront comparés à leurs valeurs constatées dans les œuvres de Guillaume Musso, Marc Levy et Bernard Werber, qu'un échantillon représentatif de nos contacts facebook ont classé, avec un vocabulaire varié mais consistant, de manière similaire : ils sont considérés comme « nazes » (les qualificatifs proposés sont : Meh, de gare, Pffffffff..., casse-couilles, soupe, sirupeux, vendables, soporifiques, mauvais, OSEF, insipide, néant, PQ). Il est à noter qu'il est plus facile de trouver un consensus sur ce qui est mauvais que sur ce qui est bon.

 

 

Présentation des indices sélectionnés :

 

Thème 1 : Indices de qualité extrinsèques (IQE)

 

Intéressons-nous tout d'abord aux caractéristiques extrinsèques au livre. Tout un chacun aura en effet fait l'expérience que le battage médiatique autour d'un livre n'est pas forcément signe d'une excellente qualité, pas plus que l'attribution de certains prix littéraires, mais que les ouvrages les plus commentés et promus de manière similaire ont souvent des caractéristiques communes.

Cela nous a permis de dégager les IQE suivants :

 

IQE 1 : Présence dans les couloirs du métro : un indicateur relatif au nombre d'occurrences de posters représentant le visage de l'auteur par kilomètre de couloir de métro permettra rapidement d'identifier les œuvres comparables à celles de Marc Levy, Guillaume Musso ou Bernard Werber.

 

IQE 2 : Nomination et/ou attribution d'un prix littéraire. La quantité astronomique de prix littéraires décernés ne permet malheureusement pas de se fier à ce qui devrait être une caution de qualité. La nomination et, mieux/pire encore, l'attribution d'un prix littéraire sera un élément à prendre en compte, mais on ne saurait lui donner un poids trop important.

 

Il est probable qu'une étude plus approfondie permettra d'identifier de nouveaux IQE. Certains ont déjà été proposés, et sont en cours d'étude, tels que l'IQE 3 : adaptation ou projet d'adaptation au cinéma, qui laisse les experts un peu perplexes. Les nouveaux IQE qui seront jugés pertinents seront intégrés à la prochaine mouture de l'indicateur, qui sera élaborée lors des ateliers de travail organisés lors du prochain Congrès Annuel de Critique Analytique, qui aura lieu à la Massachusetts Oulipian University en février 2014.

 

Thème 2 : Indices de couvertures (IQC)

 

La couverture d'un livre peut, comme nous l'avons tous constaté, donner plusieurs indications sur la qualité d'une œuvre, sans même parler de la quatrième de couverture. On ne parlera pas ici de degré de mauvais goût de l'éventuelle illustration de couverture : celle-ci n'est pas toujours présente, et d'excellentes œuvres de fantasy notamment peuvent présenter des couvertures d'une hideur étonnante.

 

Notre équipe a proposé quatre indices de couverture (IQC).

 

IQC 1 : ratio entre la taille de police du titre et celle de l'auteur. Si ce ratio est inférieur à 1, la stratégie marketing se base sur l'appeal de l'auteur, ce qui est généralement lié à l'impossibilité de jouer sur l'originalité ou la valeur littéraire de l'oeuvre, et la note sera déclassante.

Attention : il est fort possible qu'une analyse de variance montre une forte corrélation entre l'indice de police et l'indice de présence dans les couloirs de métro. Si c'est le cas, il sera sans doute préférable de se contenter de l'indice de police, qui nécessite moins d'investissement que l'indice de couloir métropolitain, notamment en termes de surveillance.

 

IQC 2 : présence/absence de photographie de l'auteur : sur le même principe que précédemment, la présence d'une photo de l'auteur trahit plus souvent le produit marketing plutôt que l’œuvre d'art.

 

IQC 3 : taille de la photographie de l'auteur (par rapport au format du livre) : idem.

 

IQC 4 : présence d'un bandeau

4a : faisant mention d'une critique dans un journal : classement différentiel selon si le journal est « Elle », « Biba », « Minute »...

4b : faisant mention d'un nombre de lecteurs déjà conquis : points négatifs.

 

Dans tous les cas, la question technique de la notation sera abordée lors d'une prochaine étude, pour laquelle des groupes de travail dédiés seront mis en place lors du CACA 2014, si l'indice est retenu.

 

Thème 3 : Indices de qualité textuels (IQT)


Nous rentrons là dans le coeur du sujet, qui aura sans doute la plus grande importance. Cette section est donc celle qui se verra le plus critiquée, et demandera le plus de retours des participants à l'élaboration de l'IQL. Actuellement, 5 IQT ont été retenus.

 

IQT 1 : Indice de qualité rythmique

La respiration dans un texte est chose essentielle. Une rythmique trop hachée, des phrases très courtes, des virgules tous les trois mots, peuvent donner le tournis, provoquer un sentiment d'hyperventilation mentale, gâchant autant l'expérience de lecture qu'un pavé dépourvu de la moindre ponctuation à la fin duquel on se retrouve haletant et désorienté et priant Dieu son fils et la Sainte Vierge de réussir à se souvenir du début de la phrase qu'on a abandonné des lignes voire des pages avant sans se douter le moins du monde que l'auteur allait vous balader inconsidérément comme cela sans s'imaginer que peut-être vous auriez du mal non seulement à vous souvenir du début de la phrase mais même à vous souvenir à quelle ligne vous en étiez et vous forçant à remonter trois fois ou plus au début de la phrase pour enfin réussir à comprendre où il voulait en venir avec son effroyable pavé.

Nous avons donc mis au point un indice respiratoire, basé sur le rapport longueur moyenne de la phrase/nombre d'éléments de ponctuation respiratoire (virgules, deux points, points-virgules, tirets, etc). L'IQT1 est fonction de cet indice respiratoire.

 

 

où Lp : Longueur de la phrase en nombre de mots, et Nresp : nombre de signes de ponctuation respiratoires ( , ; : -)

 

En dessous ou au-dessus de valeurs seuils déterminées de manière expérimentale lors des ateliers de travail de Milwaukee, la note sera diminuée.

 

IQT 2 : Indice de jargon

 

L'utilisation d'un vocabulaire particulièrement recherché peut avoir différents effets selon le niveau du lecteur. S'il doit aller chercher dans le dictionnaire douze fois par page, le lecteur en retirera une frustration et aura envie de jeter le livre aux ordures. Cependant, un lecteur au vocabulaire plus étendu pourra en retirer un plaisir accru et se sentir intellectuellement flatté.

L'IQT 2 devra faire appel au registre tenu par la Société de Protection des Mots en Voie de Disparition : le nombre de mots appartenant soit à la liste rouge (mots menacés) et à la liste noire (mots en voie d'extinction) apportera des points supplémentaires s'ils sont en quantité suffisante (plaisir de la découverte/redécouverte, musicalité des mots rares) et non excessive (seuil de pédanterie déplaisante). Les valeurs-seuils seront déterminées ultérieurement.

 

IQT 3 : Indice de paresse intellectuelle

 

Cet indice est relativement lié à l'indice précédent : il mesure en effet les facilités formelles, comme des répétitions de vocabulaire, ainsi que l'emploi excessif de mots vagues comme « dire » ou « faire », qui marquent un auteur enclin à la voie de la facilité. Un auteur qui abusera de ces facilités sur la forme aura également tendance à employer des facilités narratives.

La forme que prendra l'indice reste à déterminer.

 

IQT 4 : Indice de bonne mesure qualificative

 

La langue française est riche en adjectifs qualificatifs. L'auteur littéraire ne saurait, sans doute, s'en passer. Cependant, comme en toute chose, il faut savoir raison garder, et l'usage excessif de qualificatifs peut nuire. Si « le navire aux voiles blanches voguait sur les eaux écumantes » est sans doute plus évocateur que « le navire voguait sur les eaux », on peut sans doute trouver qu'une phrase telle que « le gros navire pansu aux blanches voiles raidies voguait, ballotté tel un léger bouchon sur les eaux vertes et écumantes » est un poil excessif et peu digeste.

Il a été déterminé par une étude menée en partenariat avec une équipe de recherche en neuroscience que, chez l'individu lambda, la nausée survenait lorsque le ratio adjectifs/noms dépassait 1,5. Le seuil inférieur, en-dessous duquel le texte perd de son pouvoir évocateur, reste à déterminer.

 

IQT 5 : Indice coquilliaire

 

Une orthographe négligé, outre l'inconfort qu'elle procure aux lecteur, est la marque de relectures insufisantes, et donc d'un travail éditorial bâclé. Si l'éditeur n'a que faire de la forme de l’œuvre qu'il publie, il y a fort a parier qu'il n'a pas grand chose a faire non plus du fond.

L'indice coquilliaire dégrade la note de l’œuvre lorsque la proportion de fautes dépasse une valeur-seuil. Au-delà de deux coquilles par 100 pages, la note est dégradée, et une seule faute d'accord ou de conjugaison dans l'ouvrage suffit à démontrer que l'éditeur est soit incompétent, soit je-m'en-foutiste, deux défauts rédhibitoires.

 

Les détails de calcul seront précisées lors des ateliers de travail du CACA 2014.

 

Agrégation de l'indicateur.

 

Comme indiqué plus haut, il sera nécessaire, préalablement à l'agrégation des divers indices, de faire une analyse des corrélations entre ces indices afin d'éliminer d'éventuelles redondances, notamment au niveau intra-thématique.

 

Par ailleurs, il faudra sans doute accorder un poids statistique moindre aux indices de couverture qu'aux indice textuels. Ces indices sont en effet liés à une corrélation observée de manière empirique entre des éléments d'ordre généralement marketing et la qualité d'une œuvre, corrélation qui est sans doute moins forte qu'entre la qualité et la technique littéraire, que mesurent les indices de qualité textuels.

 

Une fois ces question réglées, l'on pourra effectuer l'agrégation inter-thématique.

La forme de la note sera donc du type

 

 

α, β et γ étant des coefficients de pondération tels que α <β < γ

 

 

Si l'on estime présomptueux, dans un premier temps, de prétendre pouvoir attribuer une note absolue représentant la qualité de l'oeuvre, on pourra s'inspirer, là encore, des études écologiques mises en place notamment dans le cadre de la politique européenne de l'eau, et se contenter d'une notation par code de couleur : pour chaque indicateur,

 

Cette démarche a été testée pour deux œuvres : les Enfants de la Liberté, de Marc Levy, qui sert de référence, et La Vierge Froide et autres racontars de Jorn Riel.

Les résultats sont présentés dans le tableau 1 :

 

Tableau 1 : Évaluation qualitative des œuvres de Marc Levy et Jorn Riel

 

Les valeurs-seuils utilisées ici pour la détermination des IQE, IQC et IQT sont des valeurs empiriques, non définitives, qui ont vocation à être améliorées par des études approfondies. On peut cependant estimer qu'elles donnent un résultat qualitativement correct et en déduire que Les Enfants de la Liberté est un « livre naze », et la Vierge Froide un « chouette bouquin ».

 

 

Conclusion :

 

Comme le lecteur pourra le constater, notre IQL n'est pas encore au point, et nécessitera sans doute encore plusieurs années de mise au point des divers indices thématiques, ainsi qu'un travail de calibrage qui s'annonce aussi long que sujet à controverse. Cependant, nous estimons que notre démarche est nécessaire et juste.

Elle est d'abord nécessaire pour le lecteur qui se trouve submergé par les critiques, émises aujourd'hui aussi bien par les professionnels du secteur (journalistes, libraires, etc) que par les innombrables blogueurs littéraires qui pullulent sur le web, les deux s'additionnant pour fournir non plus un nouveau son de cloche, mais une cacophonie totalement inaudible. Notre IQL, s'il est mis en œuvre systématiquement pour chaque ouvrage publié, permettra au lecteur de facilement trouver son chemin dans la production colossale de publications actuelles.

Et enfin, elle est juste pour des auteurs de talent auxquels le système actuel ne permet hélas plus de percer, et qui se verront enfin reconnus à leur juste valeur.

Et c'est ainsi qu'Allah sera grand.

Estimation quantitative de la qualité littéraire d'une oeuvre : approche multimétrique
Estimation quantitative de la qualité littéraire d'une oeuvre : approche multimétrique

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commentaires

Musso 19/08/2014 08:29

"Une orthographe négligé"
Hi hi... :)

flo 23/10/2013 18:41

bizarrement cette estimation de la valeur littéraire d'un écrit me rappelle le graphique de la poésie dans "le cercle des poètes disparus", car leur meilleure place à tous deux est : dans la poubelle.

Ariane 21/10/2013 23:56

Francis, merci pour cet outil indispensable à la survie de tout libraire face au tsunami d'une rentrée littéraire qui ne veut plus rien dire tellement c'est toute l'année qu'il faut faire face à des publications nombreuses et toujours des plus enthousiasmantes...